À l'occasion de la conférence virtuelle Humanisation des soins, récemment organisée par Dialogue, l'innovateur en matière de santé mentale, Stéphane Grenier, qui est également conférencier, auteur et lieutenant-colonel retraité des Forces armées canadiennes, a discuté du fait que les interactions humaines dans le milieu de travail sont le chaînon manquant en matière de santé mentale.

Un changement de paradigme s'impose

Malgré des décennies de campagnes sur la nécessité de parler des maladies mentales, M. Grenier, qui, à quatre occasions, a été sur le point de se suicider, estime que le manque de soutien proactif au travail est la raison principale pour laquelle nous avons encore beaucoup de progrès à réaliser en matière de maladie mentale.

  • Près de 50 % des gestionnaires déclarent n'avoir aucune connaissance de la dépression ou n'en avoir que peu;
  • Près de la moitié des employé(e)s sentent qu'ils (elles) ne peuvent avancer sur le plan professionnel s'ils (elles) reconnaissent souffrir d'une maladie;
  • Seul(e)s 35 % d'entre eux (elles) sont à la recherche d'un traitement.

Selon M. Grenier, la plupart des milieux de travail considèrent le soutien en santé mentale d'un point de vue clinique. Et bien que son expérience personnelle lui ait appris que les traitements cliniques peuvent être d'une grande utilité, de bons avantages et un excellent PAE ne sont que deux pattes d’un tabouret à trois pattes.

Revoir les perceptions en milieu de travail

Le modelage du cerveau est certes intéressant, mais n'est pas pratique pour ce qui est de créer un milieu de travail empreint de soutien. « Le fait de connaître les spécificités médicales de mon diagnostic n'aide en rien mes collègues, explique M. Grenier. Mais découvrir ce qu'ils(elles) peuvent faire pour m'aider, c'est quelque chose qui les aide réellement. »

Pour vaincre la gêne, le manque de confiance et les inquiétudes fondées sur les perceptions qui entourent la santé mentale, les organisations doivent d'abord aider les travailleur(-se)s à comprendre ce qui suit :

  • Tout comme le corps, le cerveau n'est pas à l'abri de blessures;
  • Se remettre d'une maladie mentale est un processus permanent, qui exige un soutien de taille.

« En milieu de travail, nous avons tendance à voir les blessures et les invalidités uniquement du point de vue physique : vous vous cassez une jambe ou vous tombez malade, vous vous faites soigner, vous guérissez. »

Cependant, les blessures causées par le stress opérationnel (un terme que M. Grenier a inventé il y a quelques années) découlent généralement d'un traumatisme, de l'épuisement, d'un deuil ou d'un conflit moral. Et bien que les personnes blessées ne seront peut-être jamais « guéries » ou que leurs symptômes ne disparaîtront peut-être jamais complètement, elles peuvent se rétablir et continuer à vivre.

Le meilleur conseil de M. Grenier? « Commencer à voir la santé mentale d'un point de vue non clinique, c'est-à-dire d'une façon qui se veut un complément (et non une substitution) aux services cliniques. »

Lorsqu'elles cherchent à aider les gens à recevoir les soins cliniques dont ils ont besoin, les organisations doivent songer aux actions quelle prennent entre les rendez-vous médicaux pour aider les travailleur(-se)s à se rétablir de problèmes de santé mentale.

Soutien par les pairs en milieu de travail : la troisième patte du tabouret

Plus tôt une personne reçoit de l'aide, plus tôt elle peut commencer à se sentir mieux. La mise en place d'un programme de soutien par les pairs solide et transparent permet aux travailleur(-se)s qui ont été aux prises avec des problèmes de santé mentale, et qui vont bien, d'inciter leurs collègues à accéder aux soins de santé plus tôt. 

Selon M. Grenier, les organisations doivent également réinventer leur programme d'éducation et leur formation en matière de santé mentale, en effectuant ce qui suit :

  • Mobiliser : Mobiliser les employés de concert avec des instructeurs(-trices) tier(-ce)s, qui sont en mesure d'adapter leur contenu aux réalités propres à chaque milieu de travail
  • Éduquer : Offrir de la formation à tout le monde (pas juste aux gestionnaires) pour renouveler leur compréhension de ce qu'est la santé mentale
  • Se préparer : Se préparer à faire face à la fatigue collective accumulée qui, probablement, nous frappera durement lorsque nous aurons surmonté les défis auxquels nous sommes actuellement confronté(e)s

La pandémie qui sévit actuellement ne fait qu'accélérer une préoccupation déjà grandissante en milieu de travail - et les recherches pointent vers l'absence de soutien social comme l'un des facteurs de risque les plus importants pour la santé mentale. Aujourd'hui plus que jamais, il importe donc que nous établissions des relations sincères avec les gens qui nous entourent, que nous humanisions rapidement les soins de santé et que nous construisions un tabouret à trois pattes qui est novateur et moderne.